ENTREVUE REALISEE LE 17 MARS 2001 DANS SON ATELIER À MONTREAL
PAR RICHARD BARBEAU

 
Q : Depuis le temps que vous pratiquez la peinture, avez-vous le même genre
de motivation que vous aviez en début de carrière par exemple ?

R : J’ai de plus en plus de motivation, car je me rapproche un peu de ce qu’on appelle l’intuition. Avant de faire les beaux-arts, avant d’étudier pour comprendre la peinture, je suis passé par des périodes difficiles dans lesquelles je voulais rationaliser mon approche. Mais à l’heure actuelle, je laisse couler l’instinct, l’intuition, et j’ai beaucoup plus de plaisir à peindre. Grâce à cela, je prends de l’assurance dans mon travail. Et à partir de Varennes, où ma peinture a éclaté avec les contrastes de couleurs, j’ai trouvé ce que j’aimais en peinture.

Avant, je faisais des recherches pour être capable de m’enrichir de toutes sortes d’expériences, quitte à être inquiet sur la voie à choisir. À un moment donné, dans la solitude de Varennes, dans la tranquillité, j’ai travaillé cinq ans à Varennes, les deux premières années, je n’avais pas de téléphone, ni de télévision, je me consacrais entièrement à ma création, jusqu’au jour où des gens ont frappé à ma porte pour avoir mes tableaux. Je voulais donner un effort suprême pour me découvrir, pour être heureux avec la peinture, être en harmonie moi avec ma peinture et ma peinture probablement avec moi aussi !

Q : Vous dites : « J’ai trouvé ce que j’aimais en peinture » ; est-ce que vous pourriez me préciser de quoi il s’agit ?

R : La grande révélation, c’est l’amour de la couleur. Quand je faisais beaucoup de recherche, je travaillais énormément avec les tonalités, les tons rompus, les valeurs, et ça me rapprochait d’une tradition cubiste. En tranchant avec la couleur, c’est comme si j’avais ouvert subitement une fenêtre dans laquelle la résonance, l’attraction des couleurs commençait à prendre vie.
Avant, j’étais conditionné par la peinture du passé. Aujourd’hui, je plonge totalement dans l’inconnu et ce côté-là me plaît beaucoup. À ce moment-là, j’ai brisé les amarres et j’ai eu l’impression de naviguer, d’avancer. Je ne cherche pas à savoir où cela va aller, mais je sais bien ce que je ne veux plus faire, c’est-à-dire travailler avec des souvenirs d’histoire de l’art.

On veut tout connaître dans l’histoire de l’art, mais à un moment donné, il faut tout oublier pour retrouver la fraîcheur de la peinture. Cette fraîcheur-là, c’est l’innocence de l’art. Je pense, au fond, que c’est l’amour de la peinture. Je l’avais avant d’aller aux beaux-arts, mais pendant mes études, je voulais comprendre pourquoi je travaillais. Aujourd’hui, j’aime mieux ressentir ma peinture, j’aime mieux la vivre.

Q : Vous parlez du plaisir de la couleur, mais les couleurs sont aussi prisonnières des formes, vous avez aussi un intérêt pour les formes ?

R : La relation de la couleur se fait avec la relation des formes, mais le mouvement des formes est indépendant du mouvement des couleurs. C’est un mélange qui se fait sur la surface pour créer une attraction plus concentrée dans l’articulation des rapports, car c’est toujours une question de rapports. Je peins autant avec les fonds qu’avec la surface. Je peins avec l’espace. C’est un besoin de construire une sorte d’architecture dans l’espace. J’aime bâtir, construire. J’ai fait des expériences avec la matière, et personnellement, j e n’avais pas une satisfaction profonde, car j’étais limité dans l’invention de mes formes. La matière est séduisante, mais la forme se rattache à la culture que l’on a de l’art, de la peinture, de la connaissance si vous voulez. Mais c’est une connaissance intuitive et non une connaissance sur le plan scientifique ou rationnel. La forme est pour moi le moyen de recevoir les émotions !

Q : Est-ce que vous pourriez me décrire le travail que vous faites actuellement ? Vous utilisez une technique particulière, le collage ?

R : Depuis un an, je travaille très rapidement avec des moyens différents, c’est-à-dire avec des collages. Je travaille aussi ma peinture, mais disons que, pour ce qui est des collages, il y a deux opérations extraordinaires qui me conviennent. Dans un premier temps, avec les papiers de couleur et les ciseaux, je dessine. Je suis un dessinateur naturel, chose qui s’est développée avec les années, mais que j’ai mis un peu de côté avec ma peinture. Le problème des formes avec les papiers découpés est que l’on peut les assembler de façons différentes en les changeant d’endroit, en les situant à l’envers ou à l’endroit, etc. donc, la possibilité imaginative de composer est très grande. Il y a deux opérations : la découpe des formes et l’assemblage des formes. Pour moi, c’est le mouvement qui l’emporte dans mes collages, tout est en mouvement. Il y a une espèce de lyrisme qui se développe à travers une géométrie qui était un petit peu figée en peinture. Avec les collages, tout bouge.

Q : Il y a beaucoup d’énergie qui se dégage de tout cela !

R : L’énergie est beaucoup plus rapide, beaucoup plus puissante sur le plan de l’impact, le punch de la forme, le punch de la découverte de la composition. C’est l’impact, le choc. Il faut créer un ébranlement dans la stabilité des choses pour être capable de se perdre, mais l’équilibre est toujours là. Au fond, c’est beaucoup plus une plongée que le fait de vouloir nager en surface. Je plonge ! L’élan est là !

Q : Au cours de toute votre expérience en tant qu’artiste peintre, est-ce que vous avez développé des certitudes par rapport à la pratique, aux méthodes, etc. ?

R : Oui. C’est à Varennes que j’ai découvert la plus grande certitude. On est toujours dans le doute sur la pièce que l’on fait, mais je ne doute pas de ma voie en peinture. Avant, je cherchais ma vocation. C’était une période d’introspection, de recherche, de sensibilité, d’inquiétude et avec ma nouvelle peinture, c’est l’affirmation sur le plan de l’inconnu. On travaille toujours dans l’avenir.

Q : Vous avez moins peur d’essayer ou d’explorer ?

R : J’ai moins peur, mais il ne faut pas que j’arrête de travailler, car si j’arrête, cela m’inquiète énormément. On a fait des travaux de rénovations depuis un certain temps dans l’atelier et c’est très difficile pour moi de lâcher le travail. Quand je me trouvais dans l’enseignement, j’avais l’impression de comprendre l’art. Suite à ce que j’ai développé dans mon travail à temps plein, à partir des années 1972 et 1973, je me suis aperçu que je ne connaissais pas ma peinture. Il faut aller à sa recherche. À ce moment-là, il y a eu beaucoup plus de joies sur le plan de l’émerveillement. Ce n’est plus une chose que l’on doit expliquer, mais faire aimer. Je pense que la peinture se résume à cela : faire aimer par le travail, et non pas par une philosophie qui encadre de façon rigide. Je ne suis pas défenseur d’une philosophie. Je comprends que l’on puisse avoir une conception de la peinture, mais quand on est devant l’acte de travailler, l’instinct, l’intuition, c’est très enrichissant. L’inconscient, si vous voulez. L’inconscient après avoir été longtemps conscient…

Q : C’est une forme de maturité que de se libérer d’un tas de choses finalement ?

R : La peinture nous guide. J’ai l’impression que ce n’est pas nous qui la guidons. Nous, on est au service de quelque chose, mais il faut briser un mur pour arriver à un état second. Quand vous avez brisé ce mur-là… c’est soit la vie qui vous aide à le briser, soit un choc quelconque…J’ai eu la chance d’être victime de quelque chose qui m’a amené à l’hôpital et J’en suis revenu. J’ai complètement changé. Maintenant, j’accepte mes limites en peinture. Et dans mes limites, j’ai découvert un champ que je ne soupçonnais pas au point de vue plaisir – le plaisir de peindre, ça existe. Il n’y a pas que la volonté de peindre, car la volonté est un outil au service de la sensibilité, de l’intuition, de l’instinct, ainsi de suite. La volonté soutient le travail, tant que celui-ci est imaginatif, et tant que l’on a la liberté de s’exprimer. Quand je dis m’ »exprimer », cela ne veut pas dire que je veux être expressionniste en peinture, mais je crois beaucoup à l’expression dans l’art sur le plan spirituel, ce qui fait peut-être l’âme d’un tableau. Au travers d’une géométrie – si on l’applique d’une façon seulement plasticienne – j’ai l’impression que l’on fait des équations. Mais si on s’en sert comme langage, libre, pour s’exprimer, on fait chanter les formes, on arrive à une sonorité musicale à travers la couleur qui nous donne la profondeur. Je fais les mêmes gestes qu’autrefois, mais ma peinture ne donne pas le même résultat. Il y a quelque chose qui s’est brisé, tout en me permettant de construire derrière cette brisure.

Q : Quel est le tempérament ou quelles sont les attitudes qui font qu’un homme se consacre toute sa vie à la peinture ?

R : J’ai été élevé dans une famille où nous étions neuf, mes parents n’étaient pas tout à fait d’accord à ce que je travaille… par contre, on ne m’a pas empêché d’aller aux beaux-arts à la condition que je puisse subvenir à mes besoins. Donc, j’ai travaillé sur les bateaux, j’ai payé mes études de la sorte. Très jeune, j’ai aimé le dessin sans savoir que c’était de l’art. Vers l’âge de quatorze ou quinze ans, on nous a invités à aller au musée de Montréal et j’ai découvert une salle dans laquelle, il y avait des Van Gogh. J’ai dit à mon professeur : « C’est ça que je veux faire dans la vie, j’aime la couleur, il y a de l’air dans ces branches, on voit vibrer les arbres ». Il m’a répondu que l’air c’est invisible, que c’est impossible. Est passé un professeur d’une autre école. Il avait tout entendu et m’a demandé de répéter. J’ai répété, comme s’il s’agissait d’une erreur de ma part, et il m’a dit : « Vous avez le côté visuel sensible ; développez votre côté visuel et le reste ira bien ». Il ne m’a pas donné de théorie, il m’a seulement dit de me servir du côté visuel. Je suis donc naturellement réceptif sur le plan visuel. Après ce fut les études aux beaux-arts pour la découverte de l’histoire de l’art et ainsi de suite, et puis la curiosité d’aller en Europe pour voir les artistes que j’admirais. Ca m’a permis de démystifier les artistes sur le plan humain, en ce sens que je me suis aperçu que l’on pouvait communiquer avec eux d’une façon très naturelle, en exprimant nos sentiments. Je croyais au départ que c’était une connaissance qu’il fallait révéler aux gens, qu’il fallait absolument tout étudier l’histoire de l’art pour être capable d’en parler. Cependant, je me suis aussi aperçu qu’étudier l’histoire de l’art, ça nous fait aussi se découvrir. On se découvre au contact de nos aînés pour lesquels j’ai beaucoup d’admiration. J’ai un peu plus de difficulté avec la jeune génération, car mes racines sont vers Cézanne, le cubisme, Braque, Picasso. J’aime la peinture de Bruegel. J’aime la peinture qui est ferme, solide. Je n’aime pas tellement la peinture qui est accidentelle – bien que cela soit à débattre pour savoir ce qui est accidentel, ce qui est formel -, mais je n’aime pas être enfermé dans un carcan dans lequel tout est rationalisé. C’est impossible pour moi.

Q : Il y a beaucoup de rigueur dans votre travail, mais il y a aussi une part de spontanéité !

R : Il y a beaucoup d’imprévus. Ma façon de travailler avec mes collages découle de l’expérience de ma peinture. en 1972, j’ai fait à Saint-Ours, une série de collages, un peu comme le pressentiment de quelque chose que je n’ai pas fait aboutir à l’époque. Je suis revenu à ma peinture. Pour ce qui est de ma méthode de travail, j’aime construire très rapidement la composition de façon graphique. Par la suite, un peu comme un artisan, avec beaucoup de patience et de passion, j’aime revenir sur ma peinture pour que la couleur soit bien nourrie, que l’unité du ton soit bien solide sur le plan de la plasticité et sur la fermeté des contours. J’aime les contours des formes, car leur profil me fait découvrir les fonds qui sont à l’unisson avec les éléments flottants. Ca se détache toujours avec une certaine profondeur, une certaine dimension, non pas de perspective, mais dans une sorte d’épaisseur créée par les plans. Je travaille avec le va-et-vient des formes, un peu comme un éventail, dans le but de saisir toute la surface de la toile. Je ne tiens pas à ce que ma peinture soit concentrée dans un noyau et à laisser aller les arrières plans. Pour moi, tout est surface plane en peinture.

Q : Il y a le côté spatial, mais je crois qu’il y a une dimension temporelle aussi qui vous préoccupe ?

R : La peinture est quand même un moment qui passe. Il faut le saisir, mais il faut le faire avec une sorte de synthèse dans laquelle on ne décrit pas seulement visuellement une émotion. J’aime bien que le champ de la peinture résume tous mes acquis : le désir de l’aventure, le désir de tout ce que je ne connais pas. C’est ça que j’appelle le côté circulaire de l’espace, qui consiste à aller chercher toute l’expérience acquise, tout le devenir, tout le désir de la nouveauté. Ca fait quelque chose qui est plus près du cosmos, en ce sens que je ne m’arrête pas au côté temporel. C’est beaucoup plus le temps éternel que l’on cherche à rendre, mais dans un instant précieux. La peinture n’est jamais la même avec les années. Le temps passe et nous aussi on change. On est à l’unisson de la vie, soit par notre développement personnel, soit par l’épanouissement de nos moyens, soit par les chocs de la vie qui nous font rebondir. On est toujours en réaction avec quelque chose et on est toujours contestataire de certaines choses. On a une fa¨con d’aimer et de rejeter ce que l’on aime pour être capable de s’appartenir en peinture. Si j’aime Braque, je ne veux pas l’imiter, donc je suis obligé de le rejeter. Je ne le rejette pas parce que je le bannis, je le rejette pour mieux me réaliser moi-même. Je m’affirme davantage en peinture à l’heure actuelle. Je m’affirme, je dirais, très naturellement, sans effort, sans avoir à me dire « je cherche un style ». Je ne cherche pas un style. Le style c’est l’homme, dans le fond. Je ne cherche pas une manière en vue de la conserver. Le fait de ne pas se rappeler de ce que l’on fait nous aide en peinture. Tout est cohérent, tout nous suit.

Q : Qu’est-ce que vous attendez du spectateur, que doit-il ressentir devant votre peinture ?

R : J’aime beaucoup que le spectateur ressente et parle devant mes tableaux. Mais je n’aime pas parler de mes tableaux au spectateur. Je vais parler d’art, mais pas de mes tableaux. J’aime que mes tableaux fassent parler. La peinture ne parle pas, mais elle fait parler. Souvent on entend « La peinture moderne, ça ne parle pas ». Pour que la peinture parle, il faut l’entendre, et pour l’entendre, il faut se familiariser. Il faut un peu de culture dans la peinture abstraite. On n’est pas dans l’illustration d’un fait extérieur à la vie, ou d’un sujet, d’un thème, d’un objet. On est dans le processus inventif du peintre, avec les moyens autonomes de l’art, la forme, la couleur, l’espace, la matière et les rapports de ces choses-là entre elles. Nos devanciers ont simplifié la peinture. Les impressionnistes ont découvert l’instant fugitif. J’aime beaucoup Cézanne, car il a construit le temps en peinture. Il avait des racines avec la nature, la figuration, mais il s’est dirigé vers l’abstraction. Les cubistes l’ont accentuée, Mondrian l’a définie de manière plus rationnelle, plus catégorique, et ce, avec les peintres russes, Malevitch, Poliakoff et bien d’autres. Nous, on a hérité d’une peinture nord-américaine. Nous ne sommes pas tout à fait Français, pas tout à fait Américains. Nous sommes quand même de culture européenne. Je suis beaucoup plus près de Copenhague ou du Danemark, des peintres comme Mortensen, Herbin ou certains peintres plasticiens. Il y a une famille de peintre que j’ai adoptée : la famille qui est architecturale. Je crois beaucoup à la beauté formelle, mais habitée par le sentiment. Il y a toujours quelqu’un qui trouve quelque chose dans votre peinture que vous n’aviez même pas aperçue. Le spectateur est très important. Je suis très attentif aux gens qui regardent la peinture et j’aime écouter ce qu’ils disent. Même s’ils n’ont pas toujours les termes justes pour s’exprimer, ils donnent un sens personnel à ce qu’ils ont devant eux. J’appelle ça percevoir la chose. Au lieu de la voir, ils percent la composition. Ca, c’est intéressant.